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Pochette de "Vincent's Tale" par REN
Chronique d'album

"Vincent's Tale"

REN · Freckled Angels · Sortie 29/01/2026
4.2/5

L’art comme dernier acte de résistance

La chronique

I. L’homme avant l’œuvre l faut raconter Ren avant de raconter son disque, parce que chez lui la biographie n’est pas un décor : c’est la matière première. Ren Eryn Gill naît le 29 mars 1990 à Bangor, dans le Gwynedd, au nord-ouest du pays de Galles, et grandit à Dwyran, un village de l’île d’Anglesey. Il apprend la guitare seul, en ralentissant les disques de Jimi Hendrix et de John Frusciante jusqu’à pouvoir en démonter les mécanismes. Il étudie ensuite la musique commerciale à Bath Spa University. En 2009, il joue dans la rue — Brighton, Bath — et c’est là, sur un trottoir, qu’un producteur le repère. Contrat Sony en 2010, groupe hip-hop indépendant Trick The Fox, puis le collectif de musiciens de rue The Big Push à Brighton. Tout est en place pour une trajectoire classique. C’est alors que le corps lâche. Des années d’errance médicale : on lui parle de dépression, de bipolarité, de fatigue chronique, pendant que la douleur physique et les atteintes neurologiques s’installent. Le diagnostic de maladie de Lyme ne tombera qu’en 2015, après près de huit ans. Le contrat est perdu, la carrière suspendue, et Ren passe des périodes entières alité jusqu’à vingt-trois heures par jour. Il faudra une greffe de cellules souches, puis des soins prolongés au Canada — perfusions cinq jours par semaine — pour le ramener au monde. Les séquelles auto-immunes, elles, ne l’ont jamais quitté. Entre-temps, en 2016, il avait tout de même publié un premier album en totale indépendance, Freckled Angels, dédié à son ami Joe Hughes, disparu par suicide en 2010. Un disque de deuil, écrit par un homme qui ne savait pas encore s’il aurait un jour la force d’en faire un second. II. Le retour, ou comment un homme seul a battu l’industrie Décembre 2022 : Ren publie « Hi Ren ». Huit minutes trente, une guitare, un plan-séquence, et un homme qui se dédouble pour affronter à voix haute la maladie et les voix qui l’habitent. La vidéo explose — des dizaines de millions de vues — et sera nommée dans la catégorie Meilleur clip au festival Camerimage en 2023. Un morceau que rien, dans la grammaire de l’industrie, ne prédestinait à toucher autant de monde : ni le format, ni la durée, ni le sujet. Octobre 2023 : Sick Boi, écrit, produit et publié sans label majeur, se hisse à la première place du classement des albums britanniques, devant Drake et Rick Astley, et entre au Billboard 200 aux États-Unis. Ren commente sobrement : une victoire sur la maladie. Glastonbury suit, puis les grands festivals britanniques, puis le spectacle théâtral « Asylum » à Secret Garden Party. Depuis, l’œuvre s’organise en cycles obsessionnels : la trilogie « Money Game », charge frontale contre la mécanique économique ; « Chalk Outlines » avec CHINCHILLA ; « Illest of Our Time » ; «Animal Flow» ; et surtout une série de contes — « Jenny’s Tale », « Violet’s Tale » — où Ren délègue sa parole à des personnages. Vincent’s Tale est le dernier-né de cette lignée, et de loin le plus ambitieux. Un troisième album complet est annoncé pour la fin de l’année 2026, et Ren accompagnera Twenty One Pilots à All Points East le 30 août. III. Un artiste-orchestre Il faut dire l’étendue du geste, parce qu’elle est rare. Ren est auteur, compositeur, interprète, rappeur, chanteur, multi-instrumentiste (guitare, basse, piano, batterie), producteur, réalisateur et acteur. Il écrit ses textes, compose ses musiques, produit ses disques, conçoit ses clips, les met en scène et y joue. Sur Vincent’s Tale, il va plus loin encore : plutôt que de programmer une batterie, il empile ses propres frappes de pieds, ses claquements de mains et son beatbox pour construire le socle rythmique. Le refus de la machine devient une position philosophique autant qu’une esthétique. Et il reste indépendant. C’est peut-être le plus grand des exploits : produire une œuvre de cette densité, à ce niveau de finition cinématographique, sans en céder le contrôle. IV. « Vincent’s Tale » : l’architecture Le projet s’est déployé sur six mois. Il commence en juillet 2025 avec « Sunflowers (Prologue) », se poursuit chapitre par chapitre, s’assemble une première fois à la mi-janvier 2026 en un volet de sept titres et dix-huit minutes, puis se referme le 29 janvier avec l’ajout du bloc « Starry Night ». Onze titres, vingt-cinq minutes. Le dispositif narratif est double. D’un côté Vincent, un homme poussé à bout par une société qui le broie, qui bascule dans le délit et se retrouve incarcéré. De l’autre Richard, le représentant de la loi chargé de son cas — et rongé par ses propres démons. Deux regards sur la même fracture. Ren refuse explicitement de faire de Vincent un héros : il le décrit comme un antihéros, peut-être même un coupable. Le disque ne plaide pas son innocence ; il plaide sa conscience. Et par-dessus, Van Gogh. Chaque titre du versant Vincent porte le nom d’une toile, dans l’ordre chronologique de leur exécution : Les Tournesols (1887), L’Autoportrait, La Chambre à Arles (1888), La Nuit étoilée (1889). Le détail est vertigineux : Van Gogh a peint La Nuit étoilée depuis la fenêtre de sa chambre à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence. Le Vincent de Ren, lui, contemple le ciel depuis une cellule. Deux enfermements, deux siècles, un même diagnostic social : celui qui voit trop clair sera corrigé. Le déroulé « Prologue – Sunflowers » (3:21) ouvre le récit comme un lever de rideau, en posant le personnage et le monde qui l’écrase. « Self Portrait » (5:36), pièce maîtresse du premier versant, est le morceau du chaos intérieur — le plus long du disque, celui où Vincent se regarde et ne reconnaît personne. « The Bedroom » (4:18) est le point de bascule, et sans doute le sommet de l’album. C’est aussi le titre qui condense à lui seul tout ce que Ren sait faire (voir plus bas). Le quatuor « Richard’s Tale » — « Locked Up » (1:27), « Set The Scene » (1:00), « The Five Stages of Grief » (1:26), « Acceptance » (1:32) — opère le contre-champ. Quatre miniatures, cinq minutes en tout, calquées sur le modèle de Kübler-Ross : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation. Le gardien est prisonnier lui aussi, de sa fonction, de son deuil et de son alcool. C’est le geste d’écriture le plus généreux du disque : donner une voix, et une souffrance, à celui qui tient les clés. « Starry Night », Actes I à IV (2:20 / 1:04 / 2:45 / 0:56) forme un bloc continu de près de huit minutes, conçu comme une pièce de théâtre. Acte I : l’inventaire méthodique de l’effondrement social — sans-abrisme, salaires de misère, impunité politique — porté par des piétinements qui évoquent autant l’émeute que la marche militaire. Acte II : le regard rentre à l’intérieur, la colère devient examen de soi. Acte III : la fracture. Les chœurs s’ouvrent, le décor carcéral se dissout, et Vincent formule sa vision — l’unité du vivant, la musique comme langue de la Terre. Là où quatre-vingt-dix-neuf disques sur cent s’arrêteraient, en apothéose. Acte IV : la lobotomie. Une voix administrative, douce, paternaliste, explique qu’on va faire de lui un gentleman. Le morceau ne s’éteint pas : il s’interrompt. Vincent est effacé sans être tué. C’est glaçant, et c’est brillant. Ren ne choisit ni le triomphe ni le martyre : il choisit la troisième option, celle qu’aucune chanson protestataire n’ose — la correction silencieuse. V. Un même titre, trois vies Voilà ce qu’il faut retenir, et ce qui rend Ren proprement inclassable : il change de langue musicale à l’intérieur d’un même morceau, sans jamais donner l’impression de bricoler. Sur « The Bedroom », il part sur un flow de rap dense, à la métrique serrée, puis bascule dans un registre lyrique, chanté à pleine voix, avant de faire glisser toute la structure vers un balancement reggae — et de revenir. Ce ne sont pas des greffes : ce sont des modulations narratives. Chaque changement de genre correspond à un changement d’état du personnage. Le rap, c’est la lucidité et la rage. Le lyrique, c’est la faille. Le reggae, c’est le déni, l’anesthésie, la seconde où l’on se ment à soi-même. Sur l’ensemble du disque, on croise du punk, du funk, du rock, du rap, du chant choral, du beatbox, un solo de guitare, du spoken word et du théâtre radiophonique. Vingt-cinq minutes. Aucun remplissage. Ren est un infini des possibles. VI. Le clip comme œuvre à part entière Ren ne réalise pas des « vidéos promotionnelles ». Il réalise des films. « The Bedroom » est tourné en plan-séquence, en direct : une seule prise, jouée et chantée en conditions réelles, sans filet. Tout ce qui se voit à l’écran se produit vraiment, au même instant. C’est la signature de « Hi Ren » poussée d’un cran : la caméra ne raconte pas la performance, elle en est prisonnière. « Starry Night » est un court-métrage de huit minutes, réalisé par Ren, tourné dans un décor de prison et référencé comme œuvre à part entière — genre : policier, drame, musical. Cadrages quasi kubrickiens, structure en actes, distribution complète. Et derrière, une histoire qui dépasse la fiction. Lors de la première tentative de tournage, Ren a perdu temporairement la vue d’un œil, victime d’une attaque auto-immune ; hospitalisé pour une poussée liée à ses lésions cérébrales, il a dû attendre des mois avant de recommencer. L’œil tuméfié que porte Vincent tout au long du film n’était pas prévu au scénario : il a été intégré au personnage. La crise médicale réelle de l’auteur a fusionné avec la crise fictive de sa créature. Le documentaire en deux parties « Prisoners’ Round », publié en mars 2026, en donne le récit brut, caméra à l’épaule. Il faut mesurer ce que cela signifie : un homme qui a passé huit ans au lit a construit, en risquant sa vue, un film sur un homme à qui l’on retire la conscience. VII. Ce qui manque au sans-faute Puisqu’il faut être juste, disons pourquoi ce n’est pas 5. D’abord, la forme éclatée de la publication. Sorti en chapitres successifs sur six mois, puis recomposé en deux versions de tailles différentes, l’objet-album peine à s’imposer comme un tout. L’auditeur qui découvre les onze titres d’un bloc en 2026 n’entend pas le même disque que celui qui l’a suivi épisode après épisode. Ensuite, le déséquilibre entre les deux récits. Le versant Vincent bénéficie de trois morceaux longs et d’un final de huit minutes ; le versant Richard doit se contenter de quatre esquisses d’une minute trente. L’intention — la brièveté comme sécheresse — est défendable, mais on reste avec la sensation d’un personnage annoncé plus qu’écrit. Il y avait là de quoi faire un double album. Enfin, la dépendance à l’image. Une partie de la puissance de « Starry Night » et de « The Bedroom » vit dans le montage, le regard, le corps. À l’écoute seule, en radio ou en voiture, le disque perd une couche. Ce n’est pas un défaut d’écriture — c’est le prix d’une œuvre totale. Ajoutons, pour l’honnêteté, que la densité peut asphyxier : vingt-cinq minutes sans un instant de respiration, sans une seconde de légèreté. C’est un choix, assumé, mais il exclut. VIII. Verdict Vincent’s Tale est un objet rare : une œuvre politique qui ne fait pas de discours, une œuvre théâtrale qui ne fait pas de théâtre, une œuvre malade qui ne se plaint jamais. Ren y transforme sa propre expérience de l’enfermement — celui du corps, celui de l’institution médicale, celui de l’incompréhension — en une fable sur ce que les systèmes font aux esprits qui ne rentrent pas dans le cadre. Et il y ajoute la seule consolation qu’il n’a jamais reniée : l’art survit à celui qui le fait. Van Gogh n’a vendu qu’une toile de son vivant. Vincent, en cellule, le sait aussi. Chronique publiée par Indi Art Culture — Magazine culturel interactif / Radio / Médias / Plateforme communautaire des artistes indépendants et de leur public. Sur les ondes d’InDi RaDio : IndiRadio diffuse « The Bedroom » et « Vincent’s Tale – Starry Night, Act I ». Deux portes d’entrée idéales dans l’univers de Ren : l’une pour la virtuosité et les ruptures de genre, l’autre pour la charge politique et la mise en scène.

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